L’Afrique n’a pas besoin d’un modèle emprunté, elle a besoin de sa propre réponse
Soixante ans après les indépendances, le constat est amer : des dirigeants plus soucieux de leur survie politique que du bien-être de leurs peuples, une confiance rompue, une croissance qui ne profite à personne. Il est temps de cesser de copier et de commencer à bâtir.
Un demi-siècle de désillusion
Trente années d’exercice du pouvoir par des dirigeants davantage préoccupés par leur propre maintien que par le sort de leurs concitoyens. Des chefs d’État que les populations elles-mêmes jugent illégitimes, et qui s’accrochent à des systèmes verrouillés plutôt que d’ouvrir le jeu. Plus de soixante ans de désillusion, de défiance, de gouvernance défaillante et de stagnation économique : voilà, sans détour, le bilan que dressent aujourd’hui de nombreux Africains sur la trajectoire de leur continent.
Il suffit pourtant de regarder autour de nous. Des pays devenus indépendants à la même période que les nôtres ont transformé, en une génération ou deux, le quotidien de leurs citoyens. Singapour, la Corée du Sud, pour ne citer qu’eux. D’autres, comme les Émirats arabes unis, ont prospéré sans que la communauté internationale ne leur rappelle sans cesse, comme une condition préalable, l’urgence démocratique. Le constat interroge : qu’est-ce qui compte réellement pour nous, Africains ? Reproduire les recettes des autres, ou tracer, enfin, notre propre chemin vers nos aspirations les plus profondes ?
Une gouvernance à réinventer, pas à copier
La situation est inacceptable, et il faut le dire sans détour : crises de légitimité, ruptures constitutionnelles, troisième mandats controversés, instabilité politique chronique, absence d’un décollage économique qui profite à tous. Le système de gouvernance hérité n’est pas adapté à nos réalités. C’est un fait, pas une opinion. Les modèles plaqués de l’extérieur, sans considération pour nos histoires et nos sociétés, ne fonctionnent tout simplement pas.
Les hommes peuvent atteindre un but commun sans emprunter les mêmes voies.
— Amadou Hampâté Bâ
Si l’objectif est une gestion vertueuse de la cité, portée par des dirigeants légitimes et tournée vers un progrès qui profite à tous, alors il faut accepter cette évidence. Le temps est venu de nous réinterroger et de construire notre propre réponse — celle qui nous ressemble. D’autant que le continent dispose d’un patrimoine institutionnel riche, ne serait-ce que dans l’organisation de ses anciens empires et royaumes. Et rappelons, à ceux qui pratiquent une dénonciation à géométrie variable sur les droits humains, que les Africains ont été parmi les premiers à proclamer les droits de l’homme et du citoyen, dès 1236, dans la Charte du Mandé.
La légitimité des dirigeants, au cœur du problème
Nos pistes de réflexion sont posées sans tabou et dans un esprit constructif. Elles partent d’un constat simple : ce qui ne fonctionne pas, c’est d’abord la légitimité de nos dirigeants. Élus sur le papier à l’issue de scrutins dont la transparence est, dans bien des cas, sujette à caution, il n’est pas surprenant qu’à la première crise venue, ils ne bénéficient d’aucun soutien populaire et soient balayés comme des figures illégitimes. Dans plusieurs États africains, on trouve même de véritables monarques, qui règnent sans contre-pouvoir réel — sinon sur le papier — et qui ne rendent de comptes à personne.
La limitation des mandats : la vraie priorité ?
Le débat sur la limitation des mandats, qui nous a largement été imposé de l’extérieur, mérite lui aussi d’être posé autrement. Est-il vraiment adapté à notre situation ? Tous les cinq ou sept ans, ce sont des violences électorales, parfois des coups d’État constitutionnels. Est-ce vraiment la priorité pour des États en crise comme les nôtres ? Il est d’ailleurs frappant de constater que ceux qui nous imposent cette obligation ne se sont pas privés, eux, de s’en affranchir lorsque leur propre situation l’exigeait : le président américain Franklin Roosevelt, élu pour quatre mandats consécutifs, ou le général de Gaulle, à la tête de la France de 1958 à 1969.
Peut-être est-il temps de dépasser ce débat pour poser les vraies questions. Comment désigner des dirigeants qui gouverneront au seul service d’une vision partagée ? Est-ce vraiment la durée d’un mandat qui compte, ou ce que l’on en fait ? Et lorsqu’un dirigeant dévie de sa mission, ne faut-il pas, avec responsabilité, penser des mécanismes de destitution clairs, connus de tous et encadrés par la loi — plutôt que de laisser le coup d’État s’imposer, de fait, comme le seul mode de destitution réellement pratiqué ?
Les coups d’État : symptôme, pas maladie
Après une chute, ne t’intéresse pas au lieu de ta chute, mais à ce qui t’a fait tomber.
— Proverbe malien
Au-delà des condamnations quasi automatiques qui suivent chaque coup d’État, ne faudrait-il pas s’interroger sur ce qui les provoque ? Et sur la raison pour laquelle ils suscitent, à chaque fois, un espoir de changement chez nos populations ? Il est temps aussi de cesser les faux-fuyants et d’aborder franchement la question de l’armée, qui est bel et bien un acteur de la vie politique à part entière, et dont le rôle mérite d’être clairement défini plutôt que subi.
Citoyens, société civile, partis politiques : des acteurs à réinventer
Autour des dirigeants, d’autres acteurs de la gestion de la cité méritent d’être repensés. Le citoyen n’a aujourd’hui voix au chapitre qu’au moment des élections. Nos sociétés civiles sont, pour beaucoup, moribondes, quand elles ne sont pas devenues des instruments entre les mains de puissances étrangères. Quant aux partis politiques, ils se multiplient, mais servent trop souvent de tremplin vers des postes ministériels ou d’autres avantages, plutôt que de véritables outils pour faire avancer le débat public.
Il existe pourtant, à nos côtés, des légitimités traditionnelles dont la place est connue, acceptée et respectée de tous. Ne devrions-nous pas les remettre au centre du jeu, à équidistance des enjeux politiques, et leur garantir une réelle indépendance financière ?
Des institutions régionales sous influence
Ces pistes de réflexion concernent nos institutions nationales, mais elles s’appliquent tout autant à nos institutions régionales et sous-régionales. En zone francophone en particulier, les résultats de ces institutions restent mitigés, quand elles ne sont pas placées sous influence et sous agenda étrangers. Comment expliquer, sinon, que des décisions présentées comme africaines soient annoncées depuis une capitale européenne ? Ou que des chefs d’État africains soient invités à tenir leur sommet dans une ville américaine, sur invitation d’un dirigeant européen ? Qui paie commande. L’indépendance financière de nos institutions communes est donc une question cruciale — d’autant que les puissances qui cherchent à nous imposer leur agenda ont, elles, une véritable politique africaine, quand nous peinons encore à bâtir une politique africaine commune digne de ce nom, et davantage encore une politique africaine du monde.
Le temps est venu
L’Afrique écrira sa propre histoire.
— Patrice Lumumba
Le dénominateur commun à toutes ces pistes de réflexion, c’est la prise de conscience et le sens des responsabilités. Le temps est venu, sans idéalisme et sans tabou, d’avoir le courage de remettre en cause certains principes érigés en dogme, en gardant à l’esprit les besoins réels de nos concitoyens. Le temps est venu de rechercher nos propres réponses. Parce que, en définitive, personne ne viendra le faire à notre place.
Seydina Oumar Touré

