Le Sénégal ne vaincra pas la corruption sans réconcilier l’État avec la société

Par Thiémoko Sory Diakité

Professeur d’Economie-Gestion

La corruption est devenue le mot le plus prononcé et, paradoxalement, le moins compris du débat public sénégalais.

À chaque changement de régime, les mêmes engagements reviennent. Transparence. Rupture. Tolérance zéro. Moralisation de la vie publique. Les institutions se multiplient, les lois se renforcent, les organes de contrôle se spécialisent, tandis que les discours politiques promettent une gouvernance irréprochable.

Pourtant, un constat s’impose avec une régularité presque implacable : les réformes se succèdent, mais les pratiques résistent.

Pourquoi ?

Parce que le Sénégal continue de combattre la corruption comme un simple dysfonctionnement administratif, alors qu’elle constitue avant tout un phénomène social, politique et culturel. Nous persistons à traiter les symptômes sans interroger les structures qui les produisent.

L’erreur fondamentale est peut-être là.

Depuis plus de trente ans, les politiques publiques africaines s’inspirent largement d’un même paradigme : celui de la « bonne gouvernance » élaboré par les grandes institutions financières internationales. Transparence, redevabilité, contrôle, indépendance des juridictions financières, performance administrative. Ces principes sont indispensables. Ils ont permis des progrès incontestables dans plusieurs pays.

Mais ils ne suffisent pas.

Ils ne suffisent pas parce qu’ils reposent sur une hypothèse rarement discutée : celle selon laquelle les institutions fonctionneraient partout selon les mêmes logiques, indépendamment de l’histoire des sociétés qui les accueillent.

Or aucune institution ne vit hors de son contexte.

Une Constitution n’efface pas une culture politique.

Une loi ne remplace pas une norme sociale.

Un décret ne dissout pas des siècles d’organisation communautaire.

C’est précisément ce que la pensée de Max Weber permet de comprendre.

L’État moderne, selon Weber, repose sur une bureaucratie rationnelle, impersonnelle et méritocratique. Le fonctionnaire n’agit ni pour sa famille, ni pour son clan, ni pour sa confrérie. Il agit au nom d’une règle abstraite, identique pour tous.

Cette architecture constitue l’un des plus grands acquis de la modernité politique.

Mais son efficacité suppose une condition souvent oubliée : que la société reconnaisse elle-même la légitimité de cette séparation entre les obligations privées et les responsabilités publiques.

C’est ici que le cas sénégalais révèle toute sa singularité.

Dans notre imaginaire collectif, l’autorité publique n’est pas seulement dépositaire d’un pouvoir juridique. Elle porte également une responsabilité sociale. Le ministre, le directeur général, le maire ou le haut fonctionnaire demeurent insérés dans des réseaux familiaux, territoriaux, religieux et communautaires qui continuent d’exercer sur eux une pression constante.

Le pouvoir n’est pas seulement une fonction.

Il est aussi une dette.

Jean-Pierre Olivier de Sardan décrit avec justesse cette réalité lorsqu’il évoque l’« économie morale de la corruption ». Loin d’être uniquement motivées par l’enrichissement personnel, certaines pratiques procèdent également d’obligations sociales auxquelles il devient difficile de se soustraire sans risquer la marginalisation.

Le droit y voit une faute.

La société y voit parfois une fidélité.

Voilà le paradoxe.

Et c’est ce paradoxe que les politiques anticorruption continuent d’ignorer.

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