Et si la révolution en Afrique venait de Ory Okolloh?

Dar es-Salaam, Tanzanie, mardi 2 juillet. À l’hôtel Serena, l’ex-président américain George W. Bush et sa femme ont réuni plusieurs épouses de chefs d’État du continent et Michelle Obama, la première dame des États-Unis, afin d’échanger vues et analyses sur le rôle de la femme en Afrique. Dans cet entre-soi présidentiel et diplomatique, l’une des intervenantes détonne, avec son style décontracté et sa volumineuse chevelure. Mais sur scène, Ory Okolloh captive son auditoire. Elle parle avec aisance du « pouvoir et [de] l’impact d’internet » mais aussi des « nouvelles technologies qui favorisent la méritocratie ».

Elle en est la preuve. Forte de son militantisme, de ses brillantes études de droit à Harvard et de sa maîtrise des arcanes de l’internet, la Kényane est considérée, à 36 ans, comme l’une des femmes les plus influentes du continent. Basée à Johannesburg, elle vient de rejoindre la fondation américaine Omidyar Network, établie par Pierre Omidyar (le créateur du site d’enchères en ligne eBay), et qui a investi plus de 17 millions de dollars (environ 13 millions d’euros) en Afrique depuis 2008. En tant que responsable des investissements sur le continent, Ory Okolloh est chargée d’identifier des initiatives visant à améliorer la transparence gouvernementale – notamment grâce aux nouvelles technologies, considérées par Omidyar Network comme un levier de développement et de croissance.

Diplomatie privée

Mais ces deux dernières années, c’est pour le compte du géant américain Google qu’elle a sillonné le continent, à la rencontre des chefs d’État et des acteurs locaux de l’innovation. Pense-t-elle que l’entreprise, qui martèle que ses produits « changent le monde », changera l’Afrique ? Ory Okolloh s’esclaffe et nuance : « Pour moi, ce qui compte, c’est d’avoir un impact positif à grande échelle sur le continent. » En tant que directrice de la stratégie du groupe pour la zone subsaharienne, elle a notamment piloté les relations avec les gouvernements et oeuvré au développement de l’internet. Entre diplomatie privée, développement et business, elle incarne cette « nouvelle Afrique » innovante, engagée, ultraconnectée et globalisée.

Tout commence en 2007. Installée sur la côte est des États-Unis, Ory Okolloh décline « un salaire à six chiffres » dans un cabinet d’avocats pour se consacrer à ses deux passions : l’Afrique et les nouvelles technologies. Elle dispose alors d’un simple blog, où elle poste ses analyses sur l’actualité. Elle cofonde aussi un site web participatif, Mzalendo (« patriote », en swahili), pour suivre l’activité des parlementaires kényans. Rapidement, son nom circule dans le petit monde des blogueurs activistes et dans certains cénacles politiques – où ses initiatives enchantent ou horripilent, c’est selon.

Pour les élections générales de décembre 2007, la cyberactiviste décide de se rendre sur place, à Nairobi. Lorsqu’une vague de violences meurtrières éclate dans le pays après ce scrutin contesté, Ory Okolloh réunit dans l’urgence des compatriotes blogueurs et informaticiens. Son idée, toute simple, est de développer une carte participative sur le web pour permettre de géolocaliser les témoignages de Kényans transmis par internet et par SMS.

Start-up

Un peu par hasard, elle vient de créer avec ses camarades un logiciel, Ushahidi (« témoigner », en swahili), qui sera utilisé partout dans le monde : une première pour une start-up africaine. L’ONU, des ONG, de grands médias mais surtout des acteurs de la société civile y auront recours, notamment lors de crises politiques ou humanitaires. Ushahidi propulse Ory Okolloh au 59e rang du classement 2010 des 100 penseurs les plus influents au monde établi par le magazine américain Foreign Policy, devant l’activiste somalienne Ayaan Hirsi Ali et l’intellectuel suisse d’origine égyptienne Tariq Ramadan. Rapidement, des fondations comme Omidyar Network investissent dans Ushahidi, tandis que Nairobi fait son entrée parmi les capitales du numérique.

Les grands noms de l’innovation ne cachent plus leur enthousiasme, à l’instar d’Eric Schmidt, patron de Google, pour qui « Nairobi s’est imposé comme un sérieux hub technologique et pourrait bien devenir le leader africain ». Qu’en pense Ory Okolloh, qui quitte la direction d’Ushahidi pour Google en janvier 2011 ? « Si vous avez l’impression que tout part de Nairobi, c’est que je n’ai pas bien fait mon travail ces deux dernières années », rétorque-t-elle aujourd’hui, soulignant la dimension panafricaine de sa mission. Cinq mois après son arrivée, elle avait ainsi réussi à convaincre Paul Kagamé, le président rwandais, de se prêter au jeu de l’interview participative, menée par un blogueur sud-africain et retransmise en direct par Google. Un joli coup de communication pour le président le plus technophile d’Afrique comme pour le géant californien.

Toute la stratégie de Google repose sur ce délicat équilibre gagnant-gagnant. Au siège, à Mountain View, le mot d’ordre pour l’Afrique se résume ainsi : « Créez le marché, positionnez-vous et ne monétisez pas tout de suite. » Premier objectif, donc : développer la connectivité avec la certitude que, d’ici à dix ans, il y aura 5 milliards de nouveaux internautes dans le monde, principalement issus des pays émergents. Un nouveau marché tentaculaire pour lequel Google entend être prêt.

Poste sensible

« Bien sûr qu’il est important de gagner de l’argent, mais Google a une vision à long terme et propose aux États un développement gagnant-gagnant en aidant les entrepreneurs, en formant les jeunes et surtout en rendant l’information plus accessible », insiste Ory Okolloh, qui occupait au sein de l’entreprise une fonction à cheval entre technique et politique. Un poste parfois sensible, tant Google a de quoi effrayer par sa puissance, et alors que le rôle mobilisateur des réseaux sociaux pendant les révoltes arabes a marqué les esprits. Un poste, aussi, qui l’a amenée en certaines occasions à négocier avec des gouvernements réputés autoritaires. « Il est toujours mieux d’engager le dialogue et la collaboration que de ne rien faire », répond Ory Okolloh dont le parcours, l’image et l’influence ont largement servi la multinationale.

Son départ n’a pas vraiment surpris. Chez Google comme chez Ushahidi, Ory Okolloh n’est pas restée plus de deux ans. La presse kényane s’est un temps interrogée sur son éventuelle entrée au cabinet du président, Uhuru Kenyatta. Certains spéculent déjà que son arrivée chez Omidyar Network pourrait n’être qu’une étape vers une future carrière politique… d’ici à deux ans ?
Par Jeune Afrique en ligne

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